Guerres impériales au Moyen-Orient : cartographie du « cratère du monde »

Le 28 février 2026, les Etats-Unis et Israël lançaient conjointement l’opération militaire « Epic Fury » contre l’Iran, puis contre le Hezbollah, par des frappes aériennes massives sur des sites de lancement et de recherche nucléaire. Cette offensive annonce alors ce que l’on pourrait appeler la « revanche de la géopolitique » sur le Proche et Moyen-Orient (PMO). En effet, cette région du monde a longtemps influencé les relations internationales du fait de son importance stratégique, des hydrocarbures ou encore des crises auto-entraînées aux conséquences internationales. Aujourd’hui, les acteurs exogènes comme les Etats-Unis semblent vouloir mettre un terme à cette dynamique, en enterrant définitivement le droit international, déjà largement affaibli par la capture de Nicolas Maduro en janvier dernier.
Ainsi, en quoi analyser la « guerre impériale » en cours au PMO revient à cartographier la zone sous des prismes politiques, énergétiques et géostratégiques, le tout semblant marquer la chute définitive du droit international ? Quelle suite imaginer au conflit en cours pour les acteurs endogènes et exogènes ?
En premier lieu, l’offensive américaine et israélienne, ainsi que la riposte iranienne sur plusieurs pays du golfe semble sans précédent (voir carte). Dans un sens, les Américains visent avant tout les sites de lancements iraniens de missiles Shabab 1-2-3 dont la portée peut atteindre les 2000km (voir carte), ainsi que les incarnations du pouvoir politique. Par exemple, des images satellites montrent les infrastructures navales du port de Bandar Abbas massivement bombardées, ainsi que le site de Khojir de construction de missiles balistiques partiellement détruit. L’objectif annoncé semble être de priver l’Iran de moyen de réponse en anéantissant son potentiel militaire, ainsi que de forcer le changement de régime en éliminant les hauts-placés, comme ce fut le cas
avec la mort de l’Ayatollah Ali Khamenei le 1er mars 2026 par une frappe ciblée sur sa résidence à Téhéran.
A l’inverse, le régime des Mollahs vise les bases américaines autour du golfe Persique, notamment ses systèmes de défense antimissiles stratégiques comme avec la destruction d’un radar THAAD ou de l’aéroport d’Erbil en Irak (base américaine). Certains bâtiments civils comme le consulat américain à Erbil ou l’aéroport international du Koweït ont aussi subi des frappes. L’objectif de Téhéran est moins clair mais semble s’apparenter à un dernier sursaut militaire anti-américain, ou à une tentative de pression sur les pays du Golfe afin que ces derniers négocient avec Trump une guerre éclair, moins lourde de conséquences sur les civils.
Le bilan humain s’élève à 2000 morts en Iran (ONU) et 600 morts au Liban, en plus de 7 militaires américains et quelques dizaines de morts en Israël sous les frappes du Hezbollah et des Mollahs.
Cette situation tire ses explications de plusieurs éléments entremêlés. En premier lieu, les révoltes en Iran depuis le début de l’année et dont le bilan s’élève à 30.000 morts ont su démontrer le manque de popularité et de légitimité du pouvoir en place, ainsi que la possibilité d’un changement de régime par une nouvelle révolution du peuple. En instrumentalisant cette situation humanitaire catastrophique, Trump peut donc légitimer son intervention conduite en dehors du droit international, de la même manière que pour le Venezuela. Et, comme le résume très bien Emmanuel Macron, « il reste que l’histoire ne pleure jamais les bourreaux de leurs peuples ».
De plus, il semblerait que « la guerre des Douze jours a révélé la vulnérabilité des forces iraniennes » (Dominique Moïsi, Le Point, mars 2026), permettant alors aux analystes militaires américains et israéliens de mettre en place un plan d’offensive réaliste. Cela offre alors au président américain Donald Trump une solution de dernier recours en cas de manque de débouchés des négociations avec le régime des Mollahs.
Enfin, la donnée pétrolière est un élément décisionnel clé dans l’opération Epic Fury. Comme il est possible de le voir sur la carte, le pouvoir économique et énergétique offert par les hydrocarbures à l’Iran n’apparaît au fil du temps que comme une épée de Damoclès pour le reste du monde. On pourrait rappeler par exemple les retombées économiques du choc pétrolier de 1979 du fait de la révolution islamique.
Dès lors, ce conflit a entrainé la fermeture immédiate et sans discussion possible du détroit d’Ormuz par l’Iran (voir carte), en menaçant de frappes n’importe quels navires ou tankers qui tenteraient de le franchir. Le blocage du principal nœud pétrolier mondial, représentant 25% du trafic mondial de produits pétroliers (20,9 millions de barils par jour selon l’Agence internationale de l’Energie), a donc produit une contraction du marché mondial d’hydrocarbures. Ainsi, la classification des eaux d’Ormuz comme « zone de guerre active » par les principaux armateurs (MSC, Maersk, CMA CGM,…) a entrainé une hausse des prix du baril, jusqu’à 100$ le 8 mars 2026, avant de diminuer face aux déclarations de Donald Trump promettant à ses électeurs et au marché de ne pas faire durer la guerre.
Il convient également d’interroger les modalités d’évolution militaire de ce conflit sur le long terme. Michel Goya (consultant militaire) détaille alors la possibilité de voir les opérations évoluer vers des théâtres d’intervention d’unités terrestres (« Et si la guerre en Iran passait par des commandos au sol ? », Le Point). Il analyse par exemple la pertinence de mettre en place des unités d’intervention au sol ou héliportées afin de prendre et de défendre des positions dans le cas où les frappes ne suffisent pas à faire tomber le régime, dont l’architecture politique fonctionne comme un réseau sans véritable centre névralgique sur le territoire. Donald Trump a par ailleurs déclaré au New York Post : « je n’ai pas d’appréhension à propos des troupes au sol ». L’histoire nous rappellera ici le désastre de l’opération terrestre Eagle Claw (1980) en Iran, signe que cette possibilité demeurera coûteuse en hommes et en matériel.
Enfin, cette guerre a une fois de plus montré que le droit international, incarné ici par les acteurs européens, n’était plus la norme des décisions diplomatiques. En effet, l’offensive s’est faite sans prévenir les alliés de l’OTAN et évidemment sans mandat des Nations Unies. Comme le résume Dominique Moïsi, « nous basculons dans un monde où, de plus en plus, la force fait le droit et où la loi du plus fort devient la loi tout court. Il y a une inadéquation totale entre les besoins du monde et les Nations unies ».
Face à cette inadéquation, certains pays du vieux continent demeurent proactifs et préfèrent s’adapter que rester mis de côté. Macron a ainsi ordonné le déploiement de son seul porte-avion nucléaire hors-américain Charles-de-Gaulle, ainsi que son groupe aéronaval, en Méditerranée orientale. La mission est claire : défendre les intérêts et les territoires de l’UE (Chypre), tout en pesant pour nos partenaires historiques. Face à cette décision forte les réactions demeurent diverses : le Khalifa de Dubaï s’exclame sur X : « Nous vous apprécions et vous aimons. Merci, France, notre véritable alliée », tandis que l’ancien premier ministre britannique Rishi Sunak déplore le retard de la Royal Navy par rapport à la marine française.



