Soudan : anatomie d'une guerre par procuration qui ne dit pas son nom

Depuis avril 2023, le Soudan s'enfonce dans ce que les Nations Unies qualifient désormais de plus grande crise humanitaire au monde.

Alexandre Stenger·5 mai 2026·5 min de lecture·Dossier de la semaine·
Soudan : anatomie d'une guerre par procuration qui ne dit pas son nom

Depuis avril 2023, le Soudan s'enfonce dans ce que les Nations Unies qualifient désormais de plus grande crise humanitaire au monde. Derrière l'affrontement entre les Forces armées soudanaises (SAF) du général Abdel Fattah al-Burhan et les Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti », se déploie en réalité un échiquier régional où s'entrechoquent les ambitions d'au moins une demi-douzaine de puissances. La chute d'El-Facher, le 26 octobre 2025, après dix-huit mois de siège, a brutalement rappelé que cette guerre n'est ni isolée ni purement civile : elle est devenue le théâtre d'une recomposition stratégique de la Corne de l'Afrique et du bassin de la mer Rouge.

La prise d'El-Facher par les FSR n'est pas anodine. Capitale historique du Darfour lorsque la région était unifiée, devenue sous Omar el-Béchir capitale du Darfour du Nord, la ville constitue à la fois un symbole et un verrou stratégique. Sa chute permet à Hemedti de revendiquer le contrôle total du Darfour et, surtout, de prétendre à une légitimité territoriale dans une région où vit la minorité zaghawa, démographiquement et militairement décisive.

Pour autant, ce succès militaire ne marque pas un véritable tournant. En effet, les FSR n'ont toujours pas su établir d'administration civile crédible dans les zones qu'elles occupent depuis longtemps, et plusieurs poches échappent encore à leur autorité. Leur priorité actuelle est désormais le Kordofan, où les combats se concentrent autour d'El-Obeid, aéroport vital pour l'approvisionnement des SAF, et de Babanusa, dans le Sud-Kordofan. Si ces deux verrous tombaient, les FSR contrôleraient un bloc territorial allant du Darfour au Kordofan, ouvrant la voie à une offensive vers Khartoum, dont le gouvernement Burhan a été contraint de transférer les fonctions à Port-Soudan.

C'est précisément l'ampleur du désastre humanitaire d'El-Facher, des dizaines de milliers de disparus, des massacres documentés, qui a provoqué un sursaut diplomatique international et placé la question soudanaise au sommet de l'agenda américain depuis juin 2025.

L'analyse des soutiens étrangers au conflit révèle une architecture en trois cercles, dont la lecture binaire « SAF contre FSR » masque la complexité.

Le premier cercle est celui des parrains du Golfe. Les Émirats arabes unis sont devenus le principal soutien militaire et logistique des FSR. Cette implication, longtemps niée par Abou Dhabi, est désormais documentée : livraisons d'armes transitant par le Tchad, recrutements, financement. Officiellement, les EAU justifient leur engagement par la nécessité d'éviter le retour au pouvoir des islamistes de l'ère Béchir. Officieusement, l'enjeu est ailleurs : intérêts miniers (notamment aurifères, dont le Soudan est l'un des premiers producteurs africains), agricoles, et surtout ambitions sur la mer Rouge, où Abou Dhabi cherche à constituer un chapelet de bases et de ports cohérent avec sa stratégie maritime déployée du Yémen à la Corne de l'Afrique.

À l'opposé, l'Arabie saoudite, bien qu'alignée avec les Émirats sur le rejet d'un retour islamiste, s'oppose frontalement à l'implantation d'infrastructures émiriennes sur sa rive de la mer Rouge. Cette ligne de fracture, alimentée par des rivalités personnelles entre dirigeants et par la concurrence des projets portuaires, transforme le Soudan en théâtre indirect de la rivalité Riyad-Abou Dhabi. Le Qatar, troisième acteur du Golfe, finance quant à lui certains achats d'armement pakistanais destinés aux SAF, prolongeant son soutien historique à la mouvance des Frères musulmans.

Le deuxième cercle est celui des voisins immédiats. L'Égypte du maréchal Sissi soutient ouvertement les SAF, qu'elle considère comme la seule institution nationale viable. Le Caire voit dans Burhan un miroir de son propre modèle politico-militaire, et redoute par-dessus tout l'émergence d'un pouvoir civil démocratique soudanais qui constituerait, par contagion, une menace pour son propre régime. Les accusations de pilotes égyptiens engagés aux côtés des SAF dès les premiers jours du conflit s'inscrivent dans une relation symbiotique entre les deux armées.

Face à cette ligne pro-SAF, plusieurs voisins jouent la carte FSR : la Libye de Khalifa Haftar (qui contrôle l'aéroport de Koufra, plaque tournante logistique), le Tchad de Mahamat Idriss Déby, le Soudan du Sud de Salva Kiir, le Kenya de William Ruto et l'Éthiopie d'Abiy Ahmed. Tous, à divers degrés, ont facilité le recrutement, le transit logistique ou la commercialisation de l'or des FSR, motivés tantôt par des intérêts économiques personnels de dirigeants, tantôt par des considérations géopolitiques régionales, notamment la rivalité égypto-éthiopienne autour du barrage de la Renaissance.

Le troisième cercle réunit des puissances plus lointaines mais déterminantes. La Turquie et la Russie figurent parmi les fournisseurs d'armes des SAF, tandis que l'Iran a refait surface comme allié discret de Khartoum, dans une logique de présence en mer Rouge symétrique de celle qu'il déploie au Yémen via les Houthis. Ce ballet d'acteurs ne fait pas pour autant du Soudan une simple « guerre par procuration » au sens classique : les belligérants conservent une autonomie stratégique réelle. Mais l'assistance régionale, comme le note Marchal, prolonge et intensifie le conflit bien au-delà de ce qu'il aurait pu être laissé à ses seules dynamiques internes.

Pour comprendre pourquoi cette guerre s'éternise, il faut sortir de la grille strictement militaire. Le Soudan, au moment du renversement de Béchir en avril 2019, était une économie quasi effondrée. Les bénéfices de l'exploitation minière, notamment l'or, n'étaient que marginalement réinvestis dans le pays : ils servaient principalement à payer les soldes des militaires et à financer les appareils sécuritaires concurrents, dont précisément les FSR, héritières des milices Janjawid darfouriennes.

Cette économie politique de la prédation, combinée à la sécession du Soudan du Sud en 2011 (qui a privé Khartoum de l'essentiel de ses revenus pétroliers), a déchiré le tissu social soudanais. La montée d'une logique ethnique en est l'un des symptômes les plus inquiétants. Ce qui s'est joué à El-Facher, par exemple, dépasse largement la grille FSR/SAF : il s'agit d'une confrontation entre les Arabes du Darfour (à distinguer des Arabes de la vallée du Nil) et les communautés zaghawas et leurs mouvements armés. Dans le camp opposé, les SAF et leurs milices alliées ont mené, lors de la reprise de villes autour de Khartoum, des arrestations, exécutions et tortures ciblant des individus associés aux groupes ethniques perçus comme pro-FSR.

Lire pour autant le conflit comme une simple « guerre ethnique » serait un contresens : les fractures ethniques sont instrumentalisées par des entrepreneurs politiques et militaires dont les motivations restent largement économiques et stratégiques.

La diplomatie américaine a tenté de répondre à cette complexité en constituant un QUAD réunissant les États-Unis, l'Arabie saoudite, les EAU et l'Égypte, soit, à l'exception du Qatar, l'ensemble des puissances déterminantes dans le soutien aux belligérants. Le format est pertinent en théorie : un cessez-le-feu négocié par ces parrains aurait des chances réelles d'être respecté.

En pratique, deux blocages persistent. D'une part, les SAF refusent d'être considérées comme une simple partie au conflit, revendiquant le statut de gouvernement légitime – position fragilisée par le refus de l'Union africaine de reconnaître le pouvoir de Port-Soudan. D'autre part, la feuille de route américaine prévoit l'exclusion des islamistes du futur politique soudanais, or ces derniers constituent une composante essentielle des milices alliées aux SAF. Conscients qu'un accord signerait leur marginalisation, ils s'opposent frontalement à toute négociation et exercent sur Burhan une contrainte interne difficilement surmontable.

Faut-il anticiper une partition du Soudan ? Aujourd'hui, aucun acteur ne la revendique, pas même les FSR, qui auraient pu, après El-Facher, proclamer leur souveraineté sur le Darfour, mais ont au contraire choisi de poursuivre l'offensive vers Khartoum. La partition pourrait certes survenir comme état de fait, mais elle n'est ni un projet ni une perspective négociée.

Le risque réel est ailleurs. Certains Soudanais estiment désormais que leur pays n'existe plus comme nation unifiée, mais comme un agrégat de tribus où les allégeances ethniques priment sur les positionnements politiques. Cette dissolution silencieuse du contrat national, plus que la guerre elle-même, constitue peut-être le défi le plus profond – et celui auquel ni les belligérants, ni leurs parrains régionaux, ni la médiation américaine ne semblent aujourd'hui en mesure de répondre.




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