Idéologie ou pragmatisme : qu'en est-il de la politique étrangère des mollahs envers l'occident ?

Amélie Blanchet·8 mars 2026·3 min de lecture·
Idéologie ou pragmatisme : qu'en est-il de la politique étrangère des mollahs envers l'occident ?

« L'enrichissement (nucléaire) est notre droit inaliénable et doit se poursuivre », a déclaré le ministre des Affaires étrangères iranien Abbas Araqchi ce vendredi 6 février, lors de pourparlers organisés avec l’émissaire des États-Unis pour le Moyen-Orient Steve Witkoff, à Mascate, à Oman. Par ces propos, l’Iran réaffirme sa volonté de s’affirmer, s’il le faut par la force, comme une grande puissance. Cela confirme l’idée généralement perçue d’une politique étrangère iranienne idéologique et révolutionnaire d’opposition systématique à l’Occident et à ses alliés. Néanmoins, ces propos, tenus pendant des négociations avec les États-Unis, révèlent également une volonté de « composer avec l’ennemi », peut-être signe d’une politique étrangère plus pragmatique et réaliste.


De manière explicite, l’Iran des mollahs semble s’être constamment positionné de façon très ferme contre l’Occident, et surtout les États-Unis, depuis la révolution islamique en 1979. Rien que récemment, le palmarès des actions agressives est impressionnant : soutien financier et armé aux Houthis et au Hezbollah, menaces répétées contre les États-Unis, tensions sans cesse réaffirmées avec Israël… 2025 a d’ailleurs marqué un point culminant de celles-ci avec la guerre des douze jours : en juin, après l’opération israélienneRising Lion, les mollahs ont décidé de bombarder des bases militaires israéliennes et une base américaine située au Qatar. Ils en ont profité pour promettre un « sort amer et douloureux » à Israël, dont « les conséquences le réduiront à néant ».


Dans ce contexte, il n’est pas surprenant de voir l’Iran tenter de se doter de l’arme nucléaire depuis les années 1980. En effet, le spectre de la domination américaine sur l’Iran post Seconde Guerre mondiale semble hanter Khomeini puis Khamenei, qui se voient déjà enlevés par la CIA et le MI6 comme l’ancien premier ministre Mossadegh renversé par l’opération Ajax en 1953 après avoir tenté de nationaliser les compagnies pétrolières, ou contrôlés par des puissances étrangères comme l’ancien Shah Mohammad Reza Pahlavi. D’une certaine manière, l’Iran des mollahs entretient une forme de peur vis-à-vis de l’Occident (qui peut tout aussi bien être analysée comme une haine), qui rappelle le concept soviétique de la « citadelle assiégée », et pousse à l’isolement. Posséder l’arme nucléaire paraît alors indispensable pour être pleinement serein et acquérir le statut de grande puissance qui lui a souvent été refusé, notamment par les nombreuses et successives sanctions économiques établies (les embargos commerciaux avec la loi d’Amato-Kennedy en 1996 ou pétroliers comme en 2012 par exemple).


Dès lors, la politique étrangère iranienne est perçue comme agressive et construite contre l’Occident. Cette attitude est même d’ailleurs bien souvent directement revendiquée par Téhéran, comme l’ont montré les propos d’Abbas Araqchi la semaine dernière, lorsqu’il a expliqué que la force du régime était de « dire non aux grandes puissances ».


Néanmoins, de nombreux évènements remettent en cause l’idéologie et le révolutionnarisme de la politique étrangère iranienne, qui semble, à bien des égards, adopter une attitude plutôt pragmatique et réaliste à l’international, même si elle reste dans les faits coercitive.


Tout d’abord, malgré les menaces largement répétées, le régime des mollahs ne passe explicitement et ouvertement à l’action que de façon infiniment précautionneuse. Par exemple, lors de la guerre des douze jours, le pays a laissé entendre qu’il allait bombarder la base américaine d’Al-Udeid avant d’effectivement le faire, pour éviter de causer des morts, ce qui aurait poussé à une escalade rapide et lourde de conséquences.


Par ailleurs, Téhéran a joué à plusieurs reprises la carte des négociations à propos de l’acquisition de l’arme nucléaire, même si celles-ci n’ont pas toujours abouti. Tout d’abord, l’Iran s’est engagé plusieurs fois, en collaboration avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AEIA), à suspendre son programme d’enrichissement d’uranium (accords de Paris, 2004, avant que le président entrant Mahmoud Ahmadinejad ne les mette au rebus), voire à diluer ses stocks d’uranium enrichi (Joint Comprehensive Plan of Action, 2015, avant que Donald Trump décide de le quitter en 2018). En apparence (car personne ne doute de la ténacité de l’État sur l’acquisition de l’arme nucléaire), Téhéran semble donc jouer le jeu du multilatéralisme.


Dès lors, on peut d’une certaine façon affirmer, comme le fait l’historien Vali Nasr (Iran’s Grand Strategy), que l’Iran des mollahs mène plutôt une politique réaliste de résistance à la superpuissance américaine (avec malgré tout un discours et certains actes très agressifs), qui passe en outre par l’établissement d’une zone régionale d’influence et nécessairement par le développement du nucléaire militaire, chose qu’il n’est pas prêt à abandonner, n’en déplaise à Donald Trump, déterminé à conclure les négociations en cours en faisant ce qu’aucun ancien président américain n’a réussi : obtenir une destruction totale des sites d’enrichissement nucléaire iraniens. Néanmoins, réduire la question iranienne à sa dimension stratégique externe serait insuffisant. Le principal défi du régime réside peut-être moins dans l’affrontement avec Washington que dans sa propre gouvernance : la répression systématique, l’étouffement des libertés et le contrôle exercé sur les femmes nourrissant une crise de légitimité profonde. Dans ce contexte, les pressions restent efficaces et les nouvelles sanctions suggérées par Monsieur Trump pourraient affaiblir le régime déjà fragilisé par les manifestations internes.

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